Célibataire
Paul Fleury a travaillé dans les usines Von Roll à Choindez.
Puis, avec son frère Louis, il exploita le domaine agricole. Il possédait lui-même quelques pièces de terre.
Paul est décédé à l’hôpital de Delémont en janvier 1976.
Paul Fleury, l’oncle Paul, était un personnage très attachant.
Tout dévoué à sa famille, il avait à coeur de faire marcher le train de paysan, travaillant à son rythme, calmement, mais sans relâche.
Plutôt petit et sec, le cheveu noir et l’oeil sombre, il était capable de développer une énergie très grande.
Il n’était pas toujours d’accord avec son frère Louis, qui travaillait d’une autre manière. Il faut rappeler que Louis passait sa journée en atelier d’horlogerie et ne participait aux travaux de la ferme que dans ses moments libres.
Paul déclarait : " Je ne travaille pas comme le Louis. Lui, il veut tout avaler d’un coup, il s’emporte, et puis il est fatigué et doit se reposer. Moi, je travaille tranquillement, sans m’énerver, mais je ne m’arrête pas ! "
Son sourire heureux illuminait un visage qui pouvait parfois paraître sombre et préoccupé.
Il prenait grand soin de sa soeur Fernande Fleury, malade chronique et discutait de manière très animée les décisions de sa belle-soeur, Jeanne Fleury-Rottet.
Il adorait jouer dans la fanfare. Avec son alto, il suivait toutes les activités, sans rien manquer.
Qui ne se souvient des instruments aux pistons gelés, à Nouvel An, quand la cohorte de musiciens passait de la route de la Scheulte au Cornat, en suivant le sentier du Sirmai ?
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Un portrait d’Oncle Paul
Oncle Paul ?
Qui ne connaissait pas Le Paul à Mervelier ?
Toujours dévoué, inquiet de bien faire, passionné de fanfare et infatigable paysan, Le Paul, l’oncle Paul était un coeur d’or.
Il vivait à la charnière de deux mondes : fier de ses chevaux, « allez Amazone, allez hucht ! » il regardait la flotte grandissante des tracteurs d’un oeil peu concerné.
Quand il disait : « n’oublie pas de souffler à l’écurie ! » ce qui signifiait n’oublie pas d’éteindre, cela me rappelait qu’il avait connu le début de la lumière électrique à Mervelier et que pour lui, la lampe à pétrole était une réalité très présente. Il soufflait la lampe de l’écurie, oui, mais il a vu Amstrong poser le pied sur la Lune !
Un saisissant raccourci d’histoire, l’oncle Paul. Un pur produit du passé posé dans un monde moderne qui le laissait relativement serein.
Il était paysan, un de ceux qui ont fait le pays à la force du poignet. Faucher à bras, faire crisser la molatte sur la faux et la renchaiper, la battre, pour en rétablir le fil, sur l’enclume fixé dans une grosse pierre, près du grenier en donnant un rythme rapide et sec suivi d’un coup de pouce sur le fil de la faux pour éprouver sa qualité, tout un art ...
Partir à l’herbe, par un brumeux matin d’automne, avec le char à pont tiré par Amazone et sa vicieuse collègue Loulette ... On attelait, après avoir reculé le char à bras, on descendait le mélavier et tout de suite, le cheval tournait à droite. Devant chez le Vital, au croisement, amazone dressait l’oreille : hucht ou hot ? Les Lames ou la Ravière ? Un petit signe des guides ou un petit mot et le cheval nous guidait tout seul vers le bon champ. Et moi gamin qui croyait, en tenant les guides fièrement, guider l’attelage !
À la Ravière, on se faufilait sous les arbres. Oncle Paul sortait sa faux, fixait son cova contenant la molatte à sa ceinture, échaipait un petit coup dans ses mains et la faux se mettait à danser, régulièrement, en balançant de droite à gauche. L’herbe tombait, comme par miracle et laissait entre les endins un tapis brosse de petites tiges calibrées dans un ordre parfait.
On chargeait, on râtelait et au pas tranquille des chevaux, on rentrait. Un petit pas accéléré pour franchir le barré, à l’entrée de la grange et on dételait. Parfois, on pouvait se faufiler avec un cheval entre la mangeoire et le char, parfois il fallait passer par la porte de derrière la grange et faire le tour de la ferme.
Le char déchargé, c’était l’heure du café.
Tout était simple et tranquille avec oncle Paul. Aller au bois était une aventure. Je me souviens d’une expédition à la Louvière. Il fallait d’abord s’y rendre à pied, pour jeter les quartiers depuis les stères attribués, perchés dans la forêt, jusqu’à la piste de traîne quelques dizaine de mètres au-dessous. Il fallait les mériter, ses gaubes de bourgeois ! Le lendemain, on remontait avec char et chevaux. On laissait le char sur le chemin et on partait avec les chevaux le long de la piste, retrouver le bois jeté la veille. En travers de la sente, oncle Paul disposait une dizaine de quartiers en paquet, attaché par une chaîne. En commençant par le dernier, il préparait ainsi plusieurs paquets l’un derrière l’autre, reliés par la chaîne de manière à ce que celle-ci se resserre autour des bûches. C’était une succession de noeuds coulants, dont le dernier, celui qui se trouvait à l’avant, du côté du cheval était fixé au palonnier. Et en quelques voyages, ces trains de quartiers se retrouvaient sur le char à pont.
Descendre le chemin de la Scheulte, particulièrement à la combe des Aa n’était pas simple. Pour freiner le char, Paul plaçait un sabot sous une des roues arrière et le fixait avec une chaîne. La Scheulte était une route blanche à l’époque. Le sabot frottait sur les cailloux en laissant une trace de gravier écrasé. Un paquet de bûches pendait à l’arrière, retenu par une chaîne qui traversait tout le char en long. Il empêchait le chargement de glisser.
Combien d’astuces pour fixer les chaînes, pour les raccourcir en plaçant un anneau dans l’autre, en utilisant les crochets comme des clavettes. Pour Paul, c’était tout simplement comme cela qu’il fallait faire. Ces procédés remontaient à quand ? Toute l’histoire des siècles passés se livrait dans les soins de la terre et du bétail.
Les machines les plus modernes : la charrue Brabant tirée par quatre chevaux qui levait le sillons et qui, miracle, se retournait en bout de champ pour revenir dans l’autre sens, la faucheuse avec ses dents à aiguiser soigneusement, la secoueuse mécanique et le large râteau accompagnait la moissonneuse qui pondait les gerbes. Et puis, une fois le blé séché en maillettes, puis sur le Chéfa, il fallait battre en grange. Le père Joliat, jurant et fumant son cigare arrivait avec une machine immense, rose, un vrai cirque qui entrait dans la grange, laissait sortir une longue courroie et qui mugissait en crachant de la paille d’un côté, remplissait des sacs de l’autre et vomissait une quantité impressionnante de poussière. On la combattait au petit verre, versé par tante Jeanne à tous ceux qui, ce jour-là, venait prêter main forte pour apprivoiser le monstre.
Brusquement, tout s’arrêtait. « Les plombs ont de nouveau sauté ! ». On les change, une gerbe plus grosse résiste ou ce sont deux gerbes trop proches. Les sûretés sautent de nouveau. « Un clou, il me faut un clou ! » Le maître de la machine n’a plus de plombs en réserve et la moisson n’attend pas !
À part ces inventions récentes, du 18e et 19e, il y avait les outils et instruments qui remontaient dans les générations. La charrue pour ouvrir les patates, avec ses deux cornes qu’il fallait maintenir fermement sous peine d’ensevelir la récolte, c’était une araire dont le premier modèle remontait presqu’aux Celtes. Et puis les haches, les marteaux, les clous si rares qu’on redressait ceux qui avaient déjà été utilisés. « Ceux qui ont la tête de travers ne sont plus bons à rien, les autres faut les reprendre ! » déclarait l’oncle Paul. Il y avait toujours de quoi s’occuper, même quand il pleuvait.
Un dispositif pourtant était très mystérieux. On ne le nommait qu’à voix basse et on se le prêtait discrètement entre cousins. Justement, il était à Montsevelier. Je me souviens d’oncle Paul et de son frère Olivier, mon père, qui attelaient, tard dans l’après-midi, le petit char léger qui servait à tout. Chance, je suis du voyage. Nous partons vers Montsevelier et là, je ne comprends plus très bien. On arrive chez les cousins, on discute, on attend que la nuit tombe et on charge une chose noire, étrange sur le char et tout de suite on la recouvre avec des couvertes de cheval et on repart, mais pas par la route, par des petits chemins discrets qui aboutissaient sous le bois et de là, par le verger derrière la ferme. Plus tard oncle Paul m’a expliqué ce qu’était un alambic.
Que de souvenirs avec ce petit char. Il servait à tout : passer chez le Pierre à Corban pour rechausser les chevaux - fers au feu, enclume sonore et odeurs de corne brûlée-, aller moudre de l’orge au moulin, toujours à Corban, à côté de la forge, se rendre aux champs, charger les patates et puis, il faisait de grands voyages. Ces patates, il fallait en apporter à l’abbé, au grand frère Joseph curé à Delémont. Parfois, Paul lui amenait même du fumier qu’il fallait descendre dans le jardin de la cure par de mauvais escaliers. J’étais aussi du voyage et je n’avais pas trois ans !
Bien sûr, tous ces déplacements au rythme du pas des chevaux permettaient de causer et oncle Paul adorait causer, expliquer. Il suffisait de lui poser des questions et il racontait. Quand il ne savait pas, il disait « ma foi ... » et il fallait changer de sujet.
Il connaissait Mervelier et le haut du Val Terbi dans ses moindres recoins. Au-delà, il avait découvert le monde grâce à deux agences de voyage très particulières : le service militaire et surtout, la fanfare Concordia.
Oncle Paul n’aurait pour rien au monde manqué une répétition ou une sortie de la fanfare. Ah, les tournées de Nouvel An quand les pistons gelaient en passant sur Sir remai pour rejoindre l’autre Cornat et n’oublier personne dans les aubades à donner et les petits verres à siffler.
Paul était très sobre, il savait que l’alcool pouvait rapidement lui jouer des tours. Il était aussi trop soucieux des choses pour se laisser complètement aller. Il y avait toujours une bête à soigner, un troupeau à fourrager, un feu à contrôler, quelqu’un qui pouvait avoir besoin de lui.
Il a passé sa vie dans sa maison natale, avec sa soeur Fernande. D’abord chez son père, le Louis bordgeais, puis chez son frère Olivier qui avait repris la ferme mais qui travaillait l’horlogerie à Delémont. Paul s’occupait du train de paysan, À la mort d’Olivier, il a continué de s’occuper de la ferme, reprise par son frère Louis et sa belle-soeur Jeanne.
Les quatre frères et soeurs vivaient sous le même toit. Ils étaient indispensables les uns aux autres, mais la vie était parfois mouvementée !
Paul était plutôt calme et il trouvait son frère Louis très différent : « le Louis, il travaille par à coup. Il veut tout faire d’un coup, très vite. Il se fatigue et il doit s’arrêter. Moi, je vais lentement à mon rythme, mais je ne m’arrête pas ! » Jeanne dirigeait les affaires, c’est elle qui disait ce qu’il fallait entreprendre, ce qui déclenchait parfois chez Paul une suite de commentaires inracontables !
Fernande, sa soeur, était l’objet de toute son attention et sa sollicitude. Elle était malade et Paul craignait toujours de la voir partir loin de la maison. Les faibles, les petits, les enfants, c’était le monde privilégié d’oncle Paul. Il se sentait bien avec eux.
Louis-Joseph Fleury, septembre 2006